A 17h17, le tribunal procède à l'audition de Marc Mennessier, 51 ans, journaliste au "Figaro", auteur du livre "AZF, un silence d'Etat" (Seuil).
Il "s'installe" à la barre.
"Pas de souci", dit le président.
Blue jean, chemise blanche, Marc Mennessier décline sa profession : "Je suis chef adjoint du service sciences et médecine au Figaro. Depuis 7 ans, j'ai écrit une trentaine d'articles et un livre sur l'affaire AZF. C'est le fruit d'une enquête minutieuse que j'ai effectuée avec ma collègue Anne-Marie Casteret, décédée depuis. Notre but était de comprendre la cause de cette explosion.
Je vais vous dire comment j'ai vécu les premiers jours de la catastrophe. Je me trouvais au Danemark. J'ai eu la crainte que ce soit un attentat. Nous étions dix jours après le 11 septembre 2001. Le chauffeur me rassure et me dit : "Ne vous inquiétez pas, c'est un accident". Déjà, à 13 heures, le 21 septembre, depuis le Danemark, on disait que l'explosion était accidentelle.
Une dépêche AFP datée du même jour rapporte la même cause citant une source policière.
Au cours de notre enquête, nous sommes tombés sur les communications radio de l'ancien chef de la police Jean-Pierre Havrin et de son adjoint : à 11h10, ces deux policiers discutent. Une heure plus tard, M. Tristan dit à M.Havrin : "les origines de l'explosion, personne ne connaît". Il paraît clair qu'à 12h25, aucun policier n'a fait la moindre constatation près du cratère. On s'est posé la question : "D'où nos collègues de l'agence France Presse tenaient-ils cette information"?
Vers 14 heures, Lionel Jospin qualifie l'explosion "d'accident dramatique".
En fin d'après-midi, Jacques Chirac évoque aussi l'accident. De quelles données l'ancien président disposait-il à l'époque?
Je pense qu'on ne saura jamais : M. Chirac n'est pas venu, M. Jospin non plus.
Voilà pour cette journée du 21 septembre 2001.
Le week-end, j'apprends qu'un stock de nitrates d'ammonium a explosé. Je suis ingénieur agricole, et du nitrate d'ammonium, j'en ai manipulé, j'en ai vu dans des fermes stocké de manière invraisemblable, cela n'a jamais explosé. J'ai eu un doute. En arrivant au journal le lundi, j'ai fait part de mes doutes. Mes collègues me disent: "Tu t'en occupes".
J'ai contacté le professeur Lattes, qui a amplifié mon doute. Tous les chimistes interrogés ne comprenaient pas comment ce nitrate avait pu exploser sans les causes que l'on connaît.
Le soir, le procureur Bréard fait sa conférence de presse. Ce qui nous laisse pantois, nous, les journalistes du service. M. Bréard parle d'un processus physico-chimique complexe vieux de 80 ans...La chimie, ce n'est pas de la géologie. C'était inconcevable.
J'ai su plus tard que le procureur n'avait aucun élément pour affirmer cela. Par contre, j'ai appris que le procureur savait qu'un homme portant plusieurs sous-vêtements avait été découvert à la morgue.
En août 2002, M. Bréard a participé à un colloque à Hourtin. Il a parlé du meurtre d'un Maghrébin le lendemain de l'explosion dans une discothèque. On a demandé à des policiers de vérifier. Aucun n'avait entendu parler de ce meurtre. Autre propos du procureur qui n'était pas à Toulouse le week-end suivant l'explosion : "J'étais ailleurs pour vérifier un certain nombre de choses. Je suis revenu le lundi avec la certitude qu'il s'agissait d'un accident".
Le 25 septembre, un lecteur du Figaro, ingénieur, vient me rendre visite avec le livre de Louis Médard, grand spécialiste d'explosifs. Je découvre que pour faire exploser le nitrate il faut un détonateur puissant ou un incendie de plusieurs heures dans un milieu confiné. Ces deux conditions n'étaient pas réunies a priori.
Je vais voir ma rédaction en chef. Ils me disent : "Le procureur n'est pas un grand chimiste. Mais il doit avoir des éléments concrets pour affirmer que c'est un accident. Va le voir".
Le lendemain, j'arrive à Toulouse où m'attend Philippe Motta, notre correspondant. On va rencontrer le chef du SRPJ. Je demande au chef du SRPJ ce qui permet au procureur d'être aussi affirmatif. "Ce chiffre de 99% a été mal interprété. L'affaire n'est pas réglée. L'enquête suit son cours", me répond-on.
L'adjoint du chef du SRPJ me reçoit : "Nous savons où cela a explosé. Mais nous ne savons pas pourquoi cela a explosé".
Au bout d'un moment, j'ai risqué la question qui fâche : "Et la question de l'attentat?" Eclat de rire général au commissariat.
Je suis passé du doute scientifique au doute tout court.
Les différents articles que j'ai lu sur le mélange chimique ont renforcé mes convictions. J'ai recensé sept scenarios, le soufre, l'oxygène actif, le nitrite d'ammonium, l'effet compost tous aussi invraisemblables les uns que les autres... Il y a eu aussi la fable du rat crevé que l'on a raconté à ma collègue Anne-Marie Casteret".
Ce journaliste parisien envoyé spécial à Toulouse ironise sur les explications de policiers, notamment de celles de François Baudin, l'adjoint du SRPJ, explications rapportées par la presse sur l'hypothèse de l'accident.
Marc Mennessier a enquêté sur la piste de l'attentat. Il évoque le cas d'Hassan Jandoubi, un intérimaire mort dans l'explosion de l'usine, dont l'enquête a montré qu'il portait plusieurs sous-vêtements, ce qui aurait pu laisser penser qu'il s'agissait d'un kamikaze. "Je considère que M. Bréard a menti . La perquisition a été retardée. Les policiers qui ont voulu enquêter sur l'hypothèse du kamikaze ont du patienter plusieurs jours pour perquisitionner dans l'appartement de Hassan Jandoubi. L'appartement avait été nettoyé, stérilisé. J'ai évoque le témoignage de ces policiers, dans un chapitre de mon livre. Je ne comprends pas pourquoi la piste malveillance a été écartée. Les autorités en ont décidé autrement. J'ai le sentiment que les experts ont été obligés de démontrer une cause a posteriori. C'est le contraire d'une enquête".
Me Christophe Lèguevaques (partie civile) : "Vous avez dit que vous ne connaissiez personne à Toulouse. Et pourtant, lorsque vous arrivez, vous dînez avec Serge Didier".
Marc Mennessier : "Je ne le connaissais pas. Ma rédaction en chef m'avait donné quelques contacts, dont celui de l'adjoint au maire Serge Didier".
Me Lèguevaques : "Vous avez été condamné en diffamation dans l'affaire Hassan Jandoubi".
M. M. : "J'ai été condamné au civil, pas au pénal".
Me Lèguevaques : "Si je vous ai bien compris, vous pensez à un complot d'Etat".
M. M. : "Non. Je dis seulement que des policiers qui ont voulu enquêter n'ont pas pu le faire. Ils sont au nombre de trois".
Me Jean-Luc Forget (partie civile, Monique Mauzac) a fait citer le témoin et lui demande de s'expliquer. Pourquoi est-il aussi affirmatif?
M. M. : " Les conditions pour une explosion, de mon sens, n'étaient pas réunies dans le hangar 221".
Marc Mennessier avait été poursuivi pour diffusion de fausses nouvelles, puis relaxé. Il évoque une conversation téléphonique édifiante avec l'ancien procureur : "Je pense que M.Bréard voulait me tuer professionnellement".
Me Sylvie Topaloff (partie civile) : "C'est formidable le métier de journaliste, parce que l'on peut affirmer des choses et se retrancher derrière le secret des sources. J'ai lu votre livre. Je me demande comment vérifier ce que vous affirmez. Alors je prends une seule de vos affirmations, et j'essaie de la vérifier. Il s'agit de la déclaration de M. Bréard que vous ne ménagez pas : "Nous privilégions à 99% la thèse de l'accident". M. Mennessier, vous n'étiez pas à la conférence de presse du procureur à Toulouse. Qu'a-t-il dit ce jour là? Il a dit : "à plus de 90%". Cette distorsion des faits avérée est la preuve que vous tordez les faits pour les faire entrer dans la vision que vous avez du dossier. C'est très exactement ce que vous reprochez à l'enquête".
Marc Mennessier : "90 ou 99%, c'est toujours de la probabilité".
Le procureur : "Avez-vous lu les 110 tomes du dossier"?
M. M. : "J'ai lu toutes les expertises judiciaires".
Le procureur : "Avez-vous lu toutes les auditions?"
M. M. : "Celles qui me paraissaient importantes".
Le procureur s'énerve : "Avez-vous lu tous les interrogatoires réalisés par le juge d'instruction?"
M. M. : "J'ai tout lu".
Le procureur : "Avez-vous vu le cratère?" M. M. : "Non".
Le procureur Patrice Michel repose une question : "Avez-vous examiné les 110 tomes du dossier?"
M. M. : "Oui".
Le procureur : "Et les documents contenus dans les scellés?".
M. M. : "Non".
Le procureur : "Alors, vous n'avez pas lu grand chose".
Le président s'impatiente. Le procureur évoque le cas d'un témoin cité par M. Mennessier, témoin qui s'est rétracté par la suite.
Me Daniel Soulez-Larivière (défense) : "Un élément est important dans l'enquête : celui du rapport des Renseignements généraux. J'ai cru comprendre que M. Mennessier avait eu accès à un deuxième rapport des RG. Lequel?"
M. M. : "Il y a eu un deuxième rapport qui était destiné à consolider cette piste islamiste".