Jean-Jacques Guilbaud, 56 ans, secrétaire général du groupe Total se présente à la barre.


"Je suis là pour représenter le groupe et répondre à la demande faite d'une présentation du groupe. Dès le 21 septembre 2001, le groupe Total a été présent. Lorsque Thierry Desmarest a appris cette nouvelle et compris l'ampleur de la catastrophe, il a décidé de se rendre sur place. Qu'il me soit permis de redire toute notre compassion à l'ensemble des victimes et aux salariés de Grande Paroisse. Qu'il me soit permis de saluer le courage des équipes de secours, des salariés de Grande Paroisse, qui ont au péril de leur vie, sont restés aux commandes des unités.
Jean-Jacques Guilbaud évoque le contexte du groupe en 2001. Auparavant,il revient sur "l'épisode" des indemnisations : "dès le 21 septembre, le président Desmarest a souhaité que soit donnés à sa filiale les moyens d'assumer l'ensemble de ses obligations, civiles, légales, mais aussi morales, avant que les causes de la catastrophe soient connues. Le président Desmarest a demandé la création d'un fonds d'urgence de 15 millions d'euros pour les familles endeuillées et les victimes. Nous avons mis en place des cellules psychologiques, des fonds pour les entreprises touchées. Très vite,il est apparu que face à une catastrophe de cette ampleur, les systèmes d'indemnisation traditionnels ne suffiraient pas. C'est pourquoi a été mis un système d'indemnisation.
En dépit de tous les efforts réalisés, toutes les victimes n'ont pu être indemnisées assez vite. Mais le bilan de ces actions est impressionnant : 100000 dossiers ont été réglés, 80% de ceux qui ont été indemnisés l'ont été dans la première année, 2 milliards d'euros ont été versés. Le groupe Total s'est mobilisé dès le 21 septembre pour donner à Grande Paroisse tous les moyens de faire face à ses obligations".
M. Guilbaud revient sur le contexte pétrolier de l'époque. "Si on veut comprendre l'organisation de ce groupe, il faut revenir en arrière. Fin des années 1990, le prix du pétrole était très bas, autour de 10 dollars le baril. L'industrie pétrolière qui n'avait pas bougé depuis 20 ans a été prise dans un mouvement de concentration fort. La première compagnie qui a donné le mouvement est BP qui a racheté Amocco, puis Arco.
Exxon est devenu le deuxième groupe pétrolier mondial. Total, qui se trouvait la treizième compagnie pétrolière, a compris que si elle n'opérait pas un mouvement de rapprochement, elle serait la proie d'un concurrent. L'opportunité d'un rapprochement avec Petrofina s'est présentée. Ces mouvements peuvent apparaître comme financiers, capitalistiques, mais ce sont des mouvements industriels. Si on additionne les productions des majors, Exxon, BP, Shell, cela ne fait que 15% des productions mondiales, et seulement 6% des réserves mondiales. Le reste, ce sont des compagnies nationales de pays producteurs qui sont devenues des concurrents. La compagnie Aralco produit plus de pétrole que les quatre grandes majors.
Total n'avait pas une taille suffisante. En 1999, est lancée une OPE sur le groupe Elf. Cette proposition de fusion, au départ dite non sollicitée, est finalement très vite apparue nécessaire aux deux conseils d'administration. Les fusions sont approuvées en septembre 1999. Elles sont été réalisées sur les années 2000 et 2001. Ce n'est qu'en octobre 2000 que les organisations ont fusionné.
Le groupe TotalFinaElf, devenu Total aujourd'hui, comptait 123000 salariés en 2001, divisé en trois branches : exploration production, raffinage, chimie. La société Grande Paroisse se trouvait dans le secteur chimie.
Voilà le groupe constitué, avec une fonction holding de 1000 personnes, dont 450 appartiennent aux services généraux des immeubles parisiens, une DRH, une direction financière, une direction de la communication, et une direction stratégie-risque. Le groupe est organisé en branches, avec des directions opérationnelles. Les organes de direction du groupe, une société anonyme sont une assemblée générale, un conseil d'administration qui définit les grandes lignes, nomme le PDG, vérifie la qualité des informations données aux actionnaires. Un comité exécutif de neuf membres a des fonctions centrales, de définir des décisions sur des plans, sur l'investissement. L'investissement avait été fixé entre 5 à 10 millions d'euros pour la chimie. Un comité directeur comprend le comité exécutif, plus 17 membres, et informe sur les activités des différentes branches : depuis 2001, ces réunions commencent par des questions de sécurité industrielle.
Un mot de l'organisation de la sécurité dans le groupe. La direction de la sécurité industrielle comprend 17 personnes. Son rôle est de faire remonter l'information, consolider les statistiques, édicter des directives qui reprend la charte sécurité du groupe, veiller à la culture de la sécurité dans le groupe. Un quart des dépenses de formation du groupe est consacré à la formation sécurité. Cette organisation se retrouve à l'intérieur des branches.
Les opérationnels ont en charge la sécurité. Ils sont au nombre de 17000 dans le groupe : c'est là que se décide au quotidien la sécurité.
Au sein de groupe Total, Grande Paroisse est rattachée à la branche chimie : c'est une filiale d'Atofina, mais elle fait partie des huit filiales cotées en bourse indépendamment de la maison père. Qui dit filiale cotée dit vie juridique plus indépendante. Grande Paroisse a un conseil d'administration de huit membres. Ces administrateurs représentent les actionnaires minoritaires dont une coopérative agricole, veillent au respect de leur droit. Ceci va nous poser un problème lorsqu'il s'agit de donner à Grande Paroisse les moyens d'assumer ses responsabilités : pour la recapitaliser, il a fallu trouver un moyen juridique, des bons de souscription d'actions. Seul Atofina a souscrit, les minoritaires non.
Le groupe Total n'a pas cherché à mettre de la distance avec sa filiale Grande Paroisse. En conclusion, le groupe a tout fait pour que sa filiale puisse assumer ses obligations. La culture de la sécurité, nos valeurs de solidarité font partie du groupe. Nous avons voulu rechercher la vérité et exercer la solidarité".
Me Lèguevaques (partie civile) : "L'image que j'ai c'est un film de Verneuil "1000 milliards de dollars". Je voudrais comprendre la répartition du groupe. Quelle différence entre direction opérationnelle et fonctionnelle?"
Jean-Jacques Guilbaud : "Les directions opérations sont chargées des opérations, et les directions fonctionnelles sont transverses. Me Lèguevaques : la direction sécurité est transverse. Pourriez-vous nous parler de la Darag, direction concernant l'assurance? Il ressort du dossier que le groupe est son propre assureur. Cette Darag a-t-elle fait des audits?"
J. -J. G. : "Total n'est pas son propre assureur. Nous avons une captive, pour nous donner accès au marché. Grande Paroisse a ainsi pu bénéficier d'un bon niveau d'assurances. Rien de secret ni de nébuleux. Tous les grands groupes ont ce type de direction assurance".
Me Lèguevaques : "La philosophie du groupe?"
J. -J. G. : "Le pétrole, c'est du très long terme. Notre propos, c'est d'être debout dans vingt, trente ans".
Me Lèguevaques veut connaître les liens entre Total et l'Etat français.
Le président le reprend.
Me Lèguevaques : "Y-a-t-il eu un surcoût de 4 millions d'euros qui a permis à Total de racheter Elf? Lorsque vous prenez une décision de plusieurs milliards d'euros qui concerne l'avenir du secteur pétrolier français. Vous avez du faire des études au sein du groupe?"
J.-J. G. : "... Le groupe Elf a été privatisé avant. Dans des procédures de fusion, on ne fait pas d'audits. Ce n'est pas possible juridiquement".
Me Jean Veil, l'avocat de Total, se lève et intervient : "Me Lèguevaques n'est pas familier des sociétés cotées".
Me Stella Bisseuil (partie civile ) : "Les sociétés filiales questionnent la direction sécurité de Total? Ou bien Total donne une impulsion aux filiales?
J.-J. G. : "C'est un rôle d'impulsion. Un rôle de reporting de la sécurité, de fixer des règles, et puis de diffuser une culture sécurité, de veiller à ce qu'il y ait des actions dans le groupe. Il ne s'agit pas de contrôler la sécurité ; ce ne serait pas possible dans 1000 établissements industriels dans le monde".
Me Bisseuil : "Veillez-vous à ce que les filiales mettent en pratique le guide, les directives?"
J.-J. G. : "Je ne vais pas rentrer dans le détail . Je crois comprendre que de notre point de vue l'usine AZF était très bien organisée. Ce n'est pas possible pour une direction centrale de vérifier ce qui se passe dans toutes les usines".
Me Agnès Casero : "J'ai cru comprendre qu'en 2001, le Comex n'avait décidé d'aucun investissement pour Grande Paroisse".
J.-J. G. : "Aucune décision, de montants importants, n'était remontée au niveau du Comex".
Me Topaloff (partie civile) : "Avec 1000 usines dans le monde, comment pouvez vous affirmer que l'usine AZF présentait toutes les garanties de sécurité".
J.-J. G. : "Je peux le dire aujourd'hui".
Me Topaloff : "Après la catastrophe".
Le président remercie le témoin. Il souhaite entendre M. Geronimi, un expert. Mais la défense proteste, car cette audition était prévue le lendemain. L'audience est suspendue à 15h25.